jeudi 19 juillet 2012

Nabil Farés le grand ecrivain de tout le Maghreb (fils de Abderrahmane Fares)


Nabile Farès est un écrivain et poète algérien d'expression française né en 1940 à Collo et installé en France


Fils de Abderrahmane Farès, Président de l’Exécutif provisoire algérien de 1962, il est né à Collo en 1940 où son père exerçait comme premier notaire musulman en Algérie. Durant la guerre d'Algérie, il participe aux grèves lycéennes de 1956, puis rejoint le Front de libération nationale (FLN), mouvement indépendantiste, puis sa branche armée, l'ALN.
Après ses études en Algérie puis en France (Signification de l'ogresse, Doctorat en sociologie, 1971; La théorie anthropologique au Maghreb. Le cas de la littérature maghrébine de langue française. Recherches de psycho-sociologie de la connaissance, thèse en philosophie et sciences humaines, 1986), Nabile Farès enseigne en France, en Espagne, en Algérie, de nouveau en France où il est maître de conférences en littérature comparée à l'université
Stendhal de Grenoble et psychanalyste.

Bibliographie

  • Yahia, pas de chance, Le seuil, 1970.
  • Le Chant d'Akli, P.-J. Osvald, 1971; L'Harmattan, 1981.
  • Un passager de l'Occident, Le Seuil, 1971.
  • Le Champ des oliviers, Le Seuil, 1972.
  • Mémoire de l'absent, Le Seuil, 1974.
  • L'Exil et le désarroi, François Maspero, 1976.
  • Chants d'histoires et de vie pour des roses des sables, L'Harmattan, 1978.
  • La Mort de Salah Baye ou la vie obscure d'un Maghrébin, L'Harmattan, 1980.
  • L'État perdu, Actes Sud, 1982.
  • L'Exil au féminin : poème d'Orient et d'Occident, L'Harmattan, 1986.
  • L'Ogresse dans la littérature orale berbère, Karthala, 1994.
  • Le Miroir de Cordoue, L'Harmattan, 1994.
  • Le Voyage des exils, dessins de Kamel Yahiaoui, La Salamandre, 1996.
  • Les Exilées, histoires, dessins de Kamel Khélif, Amok, 2001.
  • La Petite Arabe qui aimait la chaise de Van Gogh, dessins de Kamel Khélif, Amok, 2002.
  • Il était une fois l'Algérie, Tizi-Ouzou, éd. Achab, 2011.

Nabile Farès a également écrit plusieurs textes pour le théâtre :

  • Dialogues d'immigrés en France
  • Histoire de Malika et de quelques autres
  • La Nuit de Benjamin,
  • Textes écrits contre un pays défunt, "
  • Corps tombés de guerres obscures
  • La Vie d'Héphaïstos
  • Complainte des enfants du XXIe siècle

Et voici la passeerelle de Nabil Farés ************Rachid Mokhtari



Nabile Farès : « J’écris l’Algérie à la recherche de sa vérité »

Dans cet entretien, Nabile Farès revisite les lieux tourmentés de son œuvre romanesque,

et, particulièrement, de son nouveau roman Il était une fois l’Algérie où se télescopent les ogres es contes et ceux des pouvoirs politiques…

Entretien réalisé par Rachid Mokhtari

Il était une fois, l’Algérie comprend deux écritures : celle du conte ( merveilleux) et celle d’une chronique politique ( fantastique). Comment s’emboîtent – elles ?

Je vous avoue que cela été très difficile, aussi difficile de vivre ce que les Algériennes et les Algériens ont vécu. Dans ce récit, j’ai essayé de concilier un monde qui peut être merveilleux pour les enfants, ce dont ils rêvent, et, une histoire qui remet en cause ce rêve merveilleux et les projette dans une tragédie que l’on peut dire historique et politique en même temps. Politique : pour autant que cela fait un certain nombre d’années, qui comptent beaucoup pour les générations actuelles et antérieures, que ce conte d’indépendance qui aurait pu être merveilleux s’échoue comme une tragédie qui touche absolument toutes les générations. Nous tenons au conte merveilleux dans la façon dont on raconte aux enfants les premières histoires pour les amener à penser, à réfléchir, même si ces contes merveilleux ont des parcours et des tragédies comme celles des ogres et des ogresses par exemple. Mais, quand, dans le monde que l’on vit, des personnes que l’on côtoie qui sont des humains se comportent comme des ogres, il y a quelque chose qui bascule. Alors, le monde, au lieu d’être un monde merveilleux, devient fantastique, c'est-à-dire, imprégné par la mort, la délectation de la mort, la jouissance dans la mort donnée. C’est cela le fantastique, l’horreur descendue dans le monde, de la même façon que l’horreur nazie, les tueries nazies, les camps, les tueries coloniales sont des productions, des mises en scènes que l’on peut aisément mettre au compte du fantastique : la délectation de l’horreur. Slimane Driif, le personnage journaliste et Linda, sa compagne interrogent l’exil, leur exil actuel. Ce sont deux personnages du merveilleux tandis que les personnages qui tuent sont des personnes du fantastique. C’est-à-dire qu’ils sont devenus des ogres. Ils se sont mis la tête en l’air. De plus, ils croient bien faire… Ce qui est un comble.

Les ogres des contes et ceux de la tragédie de l’Algérie contemporaine habitent les mêmes lieux. N’y a - t- il plus de barrières entre les deux ?

Oui, dans les mêmes lieux puisqu’il n’y a pas un lieu en Algérie qui n’ait pas connu les tragédies de la guerre, de la souffrance, des viols, des tortures dans lesquelles, on peut dire, les générations se sont faites. Slimane Driif, mon personnage journaliste, qui doit faire des chroniques du réel, de l’Histoire qui l’a tellement percuté, n’arrive plus à avoir des façons de dire. Il est travaillé par le comment pouvoir écrire, le comment pouvoir dire puisque ce qui l’a touché a mis en cause toutes ses facultés. Comment raconter au jour le jour ce qui a pu se passer pour lui et pour les autres personnages.

Pourquoi Slimane Driif hésite de voir dans les ogres un visage humain ?

Il avait pensé que ces personnages n’existaient que dans les contes mais, tout d’un coup, c’était comme si la barrière des contes avait été franchie et que ces personnages étaient tombés dans la réalité, dans le « ghaba », la forêt des hommes qui tuent. Ceux-là sont des êtres très avides. L’Algérie est un lieu où il y a de très grands prédateurs, c’est en quoi elle participe, elle aussi, de cette mondialisation financière qui construit de la pauvreté, le mépris et abrase le monde.

Vous dites que « C’est une réalité « ogressale »…

Ça dévore. C’est tamacahut à l’envers. Même les enfants ne peuvent plus dormir, on ne peut plus les endormir. C’est ce qui se passe actuellement parce que ces nouvelles générations qui ont vécu cela tout petit disons à partir de 1992, ou nés à ce moment là, qu’est-ce qui leur a été permis dans la rencontre avec la réalité de leur pays dont l’ idéologie, disons gouvernementale, ne cesse de leur dire qu’ il ne faut pas partir de ce pays parce que c’est le meilleur pays du monde. S’il n’y avait pas cette idéologie, et qu’on pouvait dire le pire dans lequel ces jeunes d’aujourd’hui sont nés, à ce moment-là, tout le monde serait d’accord !

Tous les personnages du récit, Slimane Driif, le journaliste, Selma, l’enseignante de français, qui a échappé à une tuerie dans son école, Tania, sa fille, qui a vu… livrent comme dans un délire leurs traumatismes à une psychothérapeute…

C’est ce qui s’est passé un certain moment. On essayait pour les enfants qui avaient vécu ces histoires-là de les prendre en thérapie pour tenter de comprendre ce qui s’était passé. Mais cela s’est révélé difficile : les enfants ont vu mais ne veulent pas raconter. Ils ne veulent pas non plus être doublement victimes par rapport à ce qu’ils raconteraient car ils permettraient d’identifier les personnes qui ont fait cela. C’est pourquoi le mutisme de cette petite Tania qui précisément a vu et dépassée par ce qu’elle a vécu, vu, entendu, et, ne veut plus rien dire. C’est un récit qui se passe quelques années plus tard, après les faits ; d’où cette rencontre avec une psychothérapeute qui essaie de comprendre, à travers les métaphores, ce que raconte cette petite Tania, de temps en temps. Or, même si elle ne parle pas, le pays parle pour elle, en elle. C’est pourquoi, il y a plusieurs narrateurs. C’est le pays qui parle à travers Tania.

Il y a plusieurs « je » dans le texte. Plusieurs paroles ou plusieurs témoins de la tragédie ?

Ils ne sont que des médiateurs d’un pays qui est tombé dans la clandestinité et qui, à chaque fois, est à la recherche de ses paroles pour pouvoir être écouté, se faire entendre, faire entendre les différents lieux de la violence qu’a connue et connaît le pays. Car, il y a quand même des événements que le lecteur peut repérer historiquement et qui ponctue ce récit. Mais, à quel moment le récit narratif, on pourrait dire du pays, s’est fourvoyé ? Eh bien, on pourrait dire, à partir du moment où l’origine de la narration a été faussée. L’Algérie est un pays qui à travers ses romans, ses histoires, je ne parle pas simplement de mes romans, de mes poèmes, est un pays qui, à travers ses médiateurs, personnages, écrivains, romanciers, poètes, est en quête de la vérité, parti à la recherche de la condition de sa vérité. D’une vérité qui a été faussée par le discours politique né après, si l’on veut, l’indépendance ; un discours politique qui masque les sources de sa volonté prédatrice. Si l’on avait voulu construire un pays où les personnes qui le composent, le composaient , devaient vivre ensemble selon des modalités moins inégalitaires et plus solidaires, je pense qu’on se serait pris autrement. Non, le modèle, motif était de prendre, et, de prendre de plus en plus, jusqu’à faire de plus de la moitié des algériennes et des algériens des êtres à la recherche de leurs conditions et possibilités de vivre.

Comment lire cette opposition entre « Le pays » vs le « Là-bas » ?

Beaucoup de personnes ont vécu cette violence qui a fait exploser la possibilité de dire dans le lieu même où on est quelque chose. Le « Là - bas », c’est l’ailleurs qui permet d’exister ; c’est le lieu à partir duquel on peut interroger tous les disparus en quelque sorte. C’est ce lieu qui demeure malgré la violence, la tentative d’effacement des disparitions ; ce qui a été remarquable pendant toute cette période des années 1990, eh bien, c’est que les personnes meurtries ont réinventé de la sépulture pour les leurs, victimes de la barbarie, même lorsque les corps étaient découpés en morceaux– c’est pas de la folie meurtrière cela ! ; ces actes n’ont rien à voir avec quelque religion que ce soit, idéologie que ce soit, islam que ce soit, c’est du pur désir meurtrier devenu fou. Alors, des actes comme ceux-ci peuvent exploser, pendant un temps, dans la tête de quelqu’un, comme dans celle de Slimane Driif …

Vous allez à la racine du mal. Par ce mot terrible « Hogra » comment garder sa vérité psychique, ne pas être déboussolé ?

On peut commencer par cette question : qu’est ce qui s’est passé dans la pensée pour que de tels actes aient pu être commis, aient pu passer pour autre chose que des meurtres ? Qu’est-ce qui de la pensée a été touché ? Et, plus amplement qu’est-ce qui du rapport à soi et à l’autre, autrui, enfant, femme, adulte, a été touché ? Il s’agit d’un défaut de pensée, c’est à dire du rapport à la vérité. Et quand cela se produit, tous les maléfices peuvent survenir …

Si, dans le politique, il y a une usurpation de la vérité, à ce moment-là, le pays qui vit cette fausseté peut aller très mal, exploser, puisqu’ il est construit, non sur une erreur ou un mensonge, mais sur une fausseté. Il déforme et les personnes marchent sur la tête. C’est comme dans les carnavals d’antan où on mettait la panse sur la tête. Au lieu de vraiment penser, on a l’estomac à la place. Slimane Driif tente de préserver en lui une vérité de penser qui correspond pour lui à sa capacité de se maintenir en vie…

« Evénements », « groupes armés », « prédicateurs » : vous réfutez ces termes et vous n’employez pas du tout le mot « terroriste ». Pour quels motifs ?

Je ne réfute pas ces termes, je montre que, justement dans ce rapport à la vérité, ce sont les mots qui sont touchés et viennent masquer les délires et désirs de meurtres et de prédations. Ce qui m’a beaucoup touché dans cette histoire était que ces mots étaient des mots anciens qu’on entendait pendant la guerre d’indépendance, anti-coloniale , en Algérie. Ce sont ces mêmes mots qui ont réapparu pour dire ce qui se passait en ces années 1990. Donc, il n’ y avait même pas un nouveau langage auquel on pouvait se raccrocher. Et le travail de Slimane Driif, le journaliste, - c’est pour cela qu’il est très perturbé - consiste à pouvoir raconter cela tout à fait autrement. Il ne le peut pas, d’ailleurs. Il faut que ce soit les gens, les autres qui racontent.

Ce sont les djinns, les spectres qui le font !

C’est-à-dire ceux auxquels on n’a jamais pensé. C’est comme dans le conte repris par Idir. Tamachahut ; « on va faire entendre le conte » Tout d’un coup, la créature tape à la porte et dit « la vérité, elle est où ? » Ténèbres, gris, noir, il y a tous les mots pour la dire. C’est une histoire encore sans vérité.

Et ce mot « terroriste » ?

C’est tellement un terme galvaudé. C’est plus que des terroristes. Ce sont des personnes qui ont une application de la terreur. Ce n’est pas une personne qui s’engage et qui met une bombe. C’est vraiment des gens qui ont décidé de…construire dans la terreur. On a entendu un ministre dire « la terreur a changé de camp », comme si ce pays devait être gouverné toujours par la terreur.

Dans ce récit, y a - t - il un télescopage de générations au sens psychanalytique de l’expression?

Oui, ces générations actuelles sont en quête de vérité ; une vérité qui leur a été cachée, surtout à partir de cet assassinat dont je parle qui est celui de Mohamed Khemisti, je parle d’un assassinat commis moins d’ une année après la date de l’indépendance de l’Algérie, à qui a profité ce crime ? C’est comme si l’Algérie avait été bâtie sur ce meurtre, sur un acte impossible à dire, un manque de vérité qui l’empêche de vivre autrement que dans la fausseté. Or, pour vivre, il faut de la vérité, du futur et quand on a entendu des slogans tels que celui-ci « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts », quand il y a un pays qui est traversé par des personnes qui partent, qu’on appelle des haragas, qui partent parce qu’ ils n’ont plus d’espoir même dans la tête, alors il est facile de constater ce que ce pouvoir a fait de 1962 à aujourd’hui. Personne d’autres n’a été au pouvoir, toutes les générations sont à l’intérieur même du pouvoir, Celles qui n’y ont pas été ont été labourées au fur et à mesure dans leur famille, leur ville, village, travail, et surtout dans leurs espoirs.

Vous écrivez « Pourquoi avoir mis tous ces enfants au monde si c’est pour les tuer par la suite ? ». Qui se pose cette question?

C’est une interrogation qu’on peut avoir. Pas du côté des gens du peuple. Que pourrait avoir le pouvoir. C’est comme si, tout d’un coup, ce pouvoir n’avait pas pensé que les Algériens allaient s’exprimer à travers ses générations et les enfants qu’ils feraient. C’est à peu prés la même question pour les enfants d’émigrés en Europe. Les pays qui les ont exploités n’ont jamais pensé que ces générations d’expatriés s’aimeraient, se marieraient un jour, feraient des enfants, demanderaient à vivre. Du côté des pays européens, ce n’est peut-être pas du mépris, c’est de l’oubli radical. De la violence radicale. Mais, du côté de chez nous, il y a quelque chose qui demeure d’une structure féodale de pensée, un héritage de la féodalité qui fait que les personnes qui sont sans pouvoir sont à la merci, à l’allégeance du pouvoir. On travaille pour « lui », pour « eux », et « qui êtes-vous, d’abord ? ». Rompre cette servitude est pensé comme un acte de lèse majesté. Et, d’abord, pourrait-on dire, « qui t’a fait « roi ? »Dans cette situation de violence, le pouvoir n’a que ces mots : « Donnez - leur du travail, créez des chantiers, faites des boites de sardines… ». Or, la vraie question, c’est la possibilité d’exister dans son être non pas dans son avoir. Les gens ne demandent pas d’avoir ; ils veulent être et être respectés, pas bafoués, humiliés, assiégés, trompés.

Le style du récit est saisissant. Il est composé pour l’essentiel d’énoncés énumératifs que l’on retrouve dans vos précédents romans. Est-ce une esthétique proprement farésienne ?

C’est un déferlement de mots qui ne tiennent plus, qui se baladent, envahissent la tête, auxquels il faut tout d’un coup pouvoir s’accrocher. C’est un peu tout cela le drame de Simane Driif. C’est ce qu’il vit. L’amour qu’il peut avoir pour son pays a été bafoué, empêché. On l’a transformé, non pas en haine, mais en quelque chose qu’il n’arrive plus à comprendre. Comment un tel retournement a-t-il été possible ? Voilà sa question, tellurique. C’est comme le rapport avec la mer qui, tout d’un coup, se retire à Boumerdès, lors du séisme de 2003 et la déflagration que plus personne ne comprend.

C’est la fin du second chapitre « Les grands départs » qui est la plus lisible du récit. Pourquoi ?

Oui, parce qu’il y a là une sorte de re-rencontre avec le pays qui apaise Slimane Driif, après avoir été obligé de partir pour se protéger pas comme un harraga . A ce moment il n’est plus dans les idées qui se bousculent dans sa tête. Préserver quelqu’un de sa vérité psychique est primordial. Le préserver de la haine, justement. C’est pourquoi, Slimane peut enquêter, entendre, répondre, se déplacer…Après voir été si profondément bousculé, il est pris « dans » un immense chagrin, d’autres appellent ça, d’un mot tellurique d’ailleurs, météorologique, une « dépression ». Oui, la « tête », certaines fois, son « dedans », son « vide nécessaire » est un relief. Le texte essaie de déployer ce qui est pris « dans » et par cette tristesse de voir un pays parti à la dérive. C’est une géographie mentale qui aurait pu disparaître dans un puits sans fond…

Peut-on établir un lien entre « le puits » de Slimane Slimane Driif et l’outre, métaphore de Abdenouar personnage de Mémoire de l’absent ?

Le puits, c’est un mot pour dire, métaphoriquement, bien sûr, l’espace mental, qui est le puits de la vérité, mais il faut que la vérité puisse passer, tel ce personnage d’une histoire connue, qui est toujours assis devant un puits et qui regarde toujours dedans. Les caravanes qui passent en sont intriguées. A un moment, le chef de la caravane se rapproche de ce personnage toujours penché vers le puits – on sait qu’il est très important dans la traversée du désert – et lui demande pourquoi il reste ainsi, ne regardant rien alentour, ou le rien alentour, toujours penché. Le personnage répond : « j’attends que passe au-dessus le rayon de lune ». Il attend le passage de la vérité. Simple allégorie : il risque d’attendre longtemps. Pour l’outre, c’est d’abord un événement très personnel. Dans la maison qu’on habitait, il y a très longtemps en Kabylie, il y avait, dans la cour, une outre de peau de chèvre noire qui m’impressionnait ; j’ai su après, bien des années plus tard, que cette outre avait du sens, qu’elle appartenait non pas seulement à la chèvre, mais aussi au langage, la thailouth, à une ample symbolique : celle qui renferme l’eau, la langue, les usages, les espoirs, les vicissitudes, les malheurs, les désirs, les volontés… c’est-à-dire les principes de la vie et de la mort ; espoir et pauvreté, tout à la fois. Tandis que, dans le puits, il y a une bagarre entre les ténèbres et la surface, surtout que, Slimane Driif, regardant dans le puits, ne trouve pas son image. Il n’y trouve que les violences qui parcourent le pays. Il n’est pas comme Narcisse. Il ne peut pas se délecter de son image. Il est obligé d’approfondir. Si on peut aller de puits en puits, l’outre, en revanche, on l’a avec soi, on peut la transporter. Ce sont deux images différentes du rapport à l’exil, à la vérité et aux marcheurs. Nous sommes de grands marcheurs. Pour aller plus loin.

Les personnages qui sont dans mes livres touchent à l’enfance. Pour dire, essayer d’attirer l’attention sur ce qui arrive aux petits bonhommes ou aux petites filles qui sont chamboulés par l’histoire présente, essayer de leur donner Voix. C’est le même travail dans ce présent récit parce qu’on ne peut pas non plus faire en sorte que ces personnes qui ont vécu des disparitions n’ont pas de pensées pour leurs propres disparus. C’est ça le plus grave, faire comme si ces personnes n’avaient pas vécu ce qu’elles ont vécu.

Il était une fois, l’Algérie peut-il avoir sa place dans votre trilogie A la recherche du Nouveau Monde ?

Il peut avoir sa place parce que, à un certain moment, étant entré dans cette écriture, me méfiant de tout ce qui s’apparente à de la violence, surtout ces violences contemporaines – sachant que beaucoup et chacun peuvent trouver son compte dans la guerre, dans le massacre- je me suis mis, pour dire quelque chose qui s’écrivait, alors, en marge des pays en guerre. Une écriture de la marge qui enregistre, qui est à côté de la déflagration, tout en étant à l’intérieur de cette déflagration. Une marge pleine de remous, de solitudes, d’espoirs, d’indignations.

Il était une fois, l’Algérie, dit plusieurs fois l’Algérie…

On peut le dire aussi. C’est comme dans Faulkner Il y avait une fois, deux forçats (Les Palmiers sauvages (The Wild Palms, Gallimard, 1952, qui commence par cette phrase : Il y avait une fois, deux forçats, NDLR) . C’est vrai qu’il y a plusieurs fois l’Algérie mais c’était aussi comme s’il fallait garder cette pensée de « il était une fois » pour une Algérie qui a existé une fois et pour toujours. Et toutes les Algérie qui viendront seront toujours par rapport à ce conte magnifique du début qui fait a existé cette entité diverse, plurielle, à la recherche d’un nouveau sens, l’Algérie.

Votre premier roman « Yahia pas de chance » vient d’être réédité en Algérie ( Ed. Achab, 2009) avec un ajout au titre initial « Un jeune homme de Kabylie ». Une manière de s’identifier ?

J’ai toujours pensé à ce titre là parce que l’histoire de « Yahia pas de chance », c’est celle d’un jeune kabyle. Et puis, avec tout ce qu’on racontait sur les Kabyles, c’était une façon de dire qu’un jeune Kabyle, ça existe et a son itinéraire, son imaginaire, ses rêveries et ses façons de faire. Et comme on me pose souvent la question « Vous êtes vraiment kabyle ? », c’est donc un peu ma réponse personnelle. Je suis un Algérien et je suis kabyle, comme beaucoup de mes semblables, algériens et kabyles d’aujourd’hui.


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